Une porte vers le passé
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Le 19 août 1809, les visiteurs du chantier de Hart Logan, rue Notre-Dame à Montréal, sont témoins du lancement du premier vapeur canadien, l'Accomodation. La révolution industrielle vient de toucher Montréal. Mais ce premier vapeur n'est pas assez performant au gré de son promoteur John Molson. En 1812, il met en service le Swiftsure, puis deux ans plus tard, le Malsham. Pour améliorer le service sur le fleuve et répondre aux demandes d'une clientèle aisée, Molson lance, le 30 juillet 1817, toujours du chantier Logan, son quatrième vapeur le Lady Sherbrooke. Ce nouveau vapeur est très imposant avec ses 45 m de longueur. Sa machine, une Boulton & Watt coulée dans une usine Birmingham, est la plus puissante et la plus performante à être utilisée sur le fleuve.
Si sa mécanique est remarquable. Le vapeur se démarque également sur le plan de l'architecture navale et de ses aménagements. Un chroniqueur ne craint pas d'écrire :
" The Ladies Cabin is fitted up below with a due attention to taste and elegance. There are several separate apartements adjoining to it, but so connected that a whole family may be accomodated with a separate room or rooms to sleep in. And there is a very neat arrangement in the dining rooms on deck, by which a part may be converted into separate dinging room, for a party, in the event of their not wishing to join the general Table. In short... we feel confident in Recommending her as one of the first Steam Boats in North America for comfort and safety " (Montreal Herald, 15 mai 1819).
Le Lady Sherbrooke restera en service de l'automne 1817 jusqu'en novembre 1826. Au cours de sa carrière active, le vapeur transportera des milliers d'immigrants vers leur nouvelle patrie. Tous les notables de la colonie y trouveront un moyen sûr et confortable de faire la navette entre Montréal et Québec. En novembre 1826, le vapeur est considéré comme trop vieux pour naviguer. On récupère sa machine que l'on transfère sur un nouveau vapeur, le John Molson . La coque disparaîtra du paysage fluvial vers 1840. À cette époque, les coutures de la coque cèdent et le navire coule au fond du fleuve.
En septembre 1963, deux passionnés d'histoire, Raymond Denault et le plongeur Marcel Fecteau, trouvent l'épave près de l'île Sainte-Marguerite, dans le fleuve Saint-Laurent. Ils pensent avoir trouvé l'Accomodation. L'affaire n'a pas de suite.
L'archéologie
En 1982, le Comité d'histoire et d'archéologie subaquatique du Québec (CHASQ), sous la direction de deux chercheurs en archéologie maritime, Jean Bélisle et André Lépine, décide d'orienter ses recherches sur le début de la navigation à vapeur au Canada.
L'épave du Lady Sherbrooke est trouvée le 10 juin 1983 par le Dr Harold Edgerton du Massachusetts Institute of Technology, un pionnier dans le développement du sonar et de la stroboscopie. Une fouille archéologique programmée est enclenchée. Onze années de recherche et neuf campagnes de fouilles, dont plus de 6000 heures de plongée dans les eaux noires du fleuve, seront nécessaires pour faire parler l'épave. En 1989, une exposition itinérante pancanadienne fera connaître le Lady Sherbrooke. Les chercheurs seront amenés à donner plus d'une trentaine de conférences au Québec, en Ontario, aux États-Unis, en Angleterre et en France. De nombreux articles ont été publiés depuis dans la presse écrite et les revues spécialisées. Le projet du Lady Sherbrooke est devenu, au cours des années, un banc d'essai pour l'archéologie navale industrielle au niveau mondial. Actuellement, le Lady Sherbrooke est le plus ancien vapeur à avoir été fouillé de façon systématique.
En juin 1993, avec l'aide de la fondation de la famille Molson, du Musée David M. Stewart, de diverses institutions et compagnies privées, les chercheurs du CHASQ s'engagent dans leur dixième et dernière campagne de fouilles. L'objectif est de compléter le dégagement des cabines à l'arrière, de façon à mieux comprendre les conditions de vie dans l'entrepont. Plusieurs découvertes sont faites à cette occasion, en particulier l'escalier central desservant les cabines des dames. Sous l'escalier, nous avons trouvé une cloison complète percée d'une porte de cabine. Sur la porte comme telle, seule la poignée de cuivre et sa serrure manquaient ; elles ont sans doute été récupérées avant que le navire ne coule en 1840. Il est extrêmement rare de trouver des exemples d'huisserie en aussi bon état sur un site archéologique. Dans l'état actuel de nos recherches, nous croyons que la porte donnait sur les cabines des dames. Il est à noter que ces cabines ont parfois servi pour les passagers masculins lorsqu'il y avait trop de passagers de cabines. L'examen de la porte confirme l'opinion élogieuse du chroniqueur du Montreal Herald.
À l'heure actuelle, le CHASQ et son partenaire de toujours, le Musée David M. Stewart, sont à chercher des moyens de présenter au public québécois cette importante facette de l' histoire du début de la navigation à vapeur sur le Saint-Laurent. Il est impossible dans le contexte économique actuel de renflouer l'épave elle-même. La restauration de cette porte qui, au sens figuré, nous ouvre le début du 19e siècle devient donc très importante. John Molson, le gouverneur Dalhousie, Lady Sherbrooke elle-même et de nombreux autres personnages de notre histoire l'ont empruntée ; elle devient donc un excellent témoin du passé. L'objet est suffisamment imposant par ses dimensions pour rappeler le navire lui-même. Il est parfois difficile d'exposer une contre-plaque de moteur, mais la signification d'une porte peut être comprise par tout le monde. Un enfant saisit sa fonction au premier coup d'œil.
Cette porte nous fournit des informations sur le genre de peinture que l'on utilisait en 1817, ainsi que sur le type de décor que l'on trouvait dans les bateaux à vapeur. Dans l'état actuel de la recherche, nous pouvons attribuer l'huisserie du Lady Sherbrooke à la firme Barnett & Forbes de Montréal. Edward Barnett et Gordon Forbes sont surtout connus pour leur
s travaux au General Hospital administré par John Molson et au Théâtre Royal propriété de Molson. Plus tard, Forbes réalisera le magasin de Hart Logan, propriétaire du chantier naval où a été construit le Lady Sherbrooke. La porte de ce vapeur est le seul exemple de leur production qui nous soit parvenu relativement intact.
Actuellement nous travaillons à notre programme de publication et de mise en valeur. Un premier ouvrage synthèse destiné aux adolescents et intitulé À propos d'un bateau à vapeur a été publié en 1994, une exposition permanente d'artefacts est présentée au Centre d'Histoire de Montréal et un site Web sur le Schoolnet d'Industries Canada est maintenant accessible aux internautes (http://www.schoolnet.ca/collections/lady/).
La conservation
Idéalement, les objets découverts lors d'une fouille devraient bénéficier de mesures de conservation appropriées, selon la nature des matériaux qui les composent. Certains sont plus sensibles que d'autres ; c'est le cas des objets en matériaux organiques (bois, cuir, os, etc.). Dès leur mise au jour, des mesures destinées à ralentir leur dégradation doivent être mises en œuvre, sous peine d'altération majeure et irréversible. Les matériaux organiques provenant des fouilles subaquatiques sont souvent désignés comme « gorgés d'eau ». Même si cette condition permet la conservation de matériaux qui se seraient autrement convertis en humus dans le sol, il faut tout de même éliminer l'eau des objets découverts de façon contrôlée, pour que les archéologues puissent les étudier et les mettre en valeur.
Souvent, c'est la présence de l'eau qui conserve sa forme au bois ; la retirer précipitamment à la température de la pièce va le faire s'affaisser, provoquant fentes et gauchissements. Pour solutionner ce problème, il faut que l'eau s'évapore en passant directement de la phase solide (la glace) à l'état de vapeur. C'est un procédé que l'on appelle le séchage à froid. Les traitements de conservation habituels nécessitent l'utilisation de produits cryoprotecteurs, de la famille des polyéthylènes glycols (ou PEG, en abrégé), préalablement au traitement par lyophilisation, qui consiste en un séchage à froid effectué sous vide.
Dans le cas de la porte du Lady Sherbrooke, le traitement au PEG risquait de faire disparaître ou d'altérer profondément les couches de peinture encore présentes. En effet, un examen stratigraphique sur une des pièces centrales a révélé la présence de plusieurs niveaux de coloration (blanc, beige, blanc crème, orange foncé, jaune orange, terre cuite, jaune, saumon), ce qui permet de documenter l'évolution de l'apparence de la porte dans le temps. L'étude microscopique des fibres du bois a permis d'identifier l'essence : un pin blanc.
Après consultation avec M. David Grattan, scientifique et spécialiste des bois gorgés d'eau à l'Institut canadien de Conservation, André Bergeron responsable des travaux au Centre de conservation du Québec a décidé d'aller de l'avant avec le traitement au PEG et de procéder à un test de lyophilisation avec un échantillon témoin. Comme le test s'est avéré positif, le traitement des autres éléments de la porte a été entrepris. Il s'agit d'une première canadienne dans le domaine de la conservation.
Afin de permettre sa mise en valeur, le remontage de la porte a été entrepris avec des tiges en acier inoxydable qui ont été insérées dans la structure pour lui redonner sa solidité. Un cadre de bois a été réalisé pour la présenter verticalement.
Pour en savoir plus
L'exposition intitulée Une histoire de vapeurs, au Parc des îles de Boucherville (halte 13 de l'île Sainte-Marguerite).
Gagné, Jean, « Archéologie maritime à Montréal : Le Lady Sherbrooke », L'escale nautique, vol. 24, Productions Maritimes, Québec, 1997.
Bélisle, Jean, À Propos d'un Bateau à Vapeur, Hurtubise HMH, Montréal, 1994.
Lépine, André et Jean Bélisle, « L'épave du Lady Sherbrooke : Fouilles archéologiques », Recherches archéologiques au Québec, 1984 à 1990, 1993.
Comité d'Histoire et d'Archéologie Subaquatique du Québec
1435, Marie-Marthe Poyer
Chambly (Québec)
J3L 5Y9
Illustrations
1. Un archéologue-plongeur enregistre in situ les éléments d'assemblage des cabines des dames avant le démontage et le renflouage. (Photo : CHASQ inc.)
2. À bord du bateau, les chercheurs assemblent les pièces d'un difficile « casse-tête », ce qui permettra de reconstituer les cabines des dames. (Photo : CHASQ inc.)
3. Reconstitution en dessin des cabines des dames faite à partir des données archéologiques. (Dessin : Jean Bélisle)
4. Coupe longitudinale du bateau à vapeur P.S. Lady Sherbrooke dans laquelle on peut voir, à la poupe, l'aménagement des cabines des dames. (Dessin : Jean Bélisle)
5. La restauration de la porte a donné des résultats impressionnants. Même après plus de 160 ans sous l'eau, il a été possible de préserver non seulement le bois, mais aussi la peinture et les traces laissées par la serrure et le numéro de porte. (Photo : Centre de conservation du Québec)