Promenade archéologique à la basse-ville de Québec

(Avec l'aimable autorisation du
Magazine Petit Champlain (été 1993) et de l'auteure Camille Lapointe)

Le projet de restauration de Place-Royale s'est accompagné de nombreuses fouilles archéologiques. Leur importance pour la connaissance des 17e, 18e et 19e siècles n'est plus à démontrer. La période amérindienne est cependant plus méconnue. Saviez-vous que le secteur était fréquenté par des groupes amérindiens il y a 3000 ans et peut-être plus ?

Quand la mer se retire

Vase en terre cuite, 400 ans av. J.-C. - 1000 Des nomades parcouraient déjà la région de Québec il y a 8000 ans, les vestiges les plus anciens identifiés jusqu'à ce jour ayant été trouvés à Saint-Romuald. Le quartier Petit Champlain et la place Royale n'étaient à cette époque qu'un espace changeant, tantôt terre tantôt mer. Se sont-ils arrêtés au pied de la falaise à la faveur d'un retrait des eaux ? La fréquentation du quartier à une époque aussi ancienne demeure incertaine, mais les archéologues peuvent par contre affirmer que la pointe de Québec a accueilli des Amérindiens bien avant la venue des Européens.

Les premiers signes de leur passage ont été repérés rue Sous-le-Fort et à la maison Hazeur. Certains outils roulés par les eaux témoigneraient de la présence de petits groupes nomades vivant de chasse, de pêche et de cueillette, avant la dernière transgression marine ayant submergé ces sites, entre 3800 et 2400 avant Jésus-Christ.

Par ailleurs, des outils dont la datation se situe entre 1000 et 400 avant Jésus-Christ y ont été bien identifiés (Sylvicole inférieur). Certains démontrent une influence Meadowood; d'autres sont typiques de cette culture (voir Le peuplement du Québec). Durant cette période, l'endroit sert d'atelier de taille. On y travaille le chert tiré de la falaise à proximité. Même si on remarque certains outils faits de ce matériau, ce sont surtout les premières étapes du travail qui sont représentées. La production d'ébauches bifaciales constituerait donc la principale activité de transformation de la pierre sur ces sites.

Un lieu de séjour

Si les preuves de la présence amérindienne entre 1000 et 400 av. J.-C. restent rares, celles des périodes ultérieures, observées sur la place Royale même, sont nombreuses. La pointe de Québec se fait désormais accueillante en période estivale. Elle offre un havre naturel et permet un bon contrôle sur le fleuve, relativement étroit à cet endroit; le boisé qui la recouvre favorise l'ouverture de clairières bien abritées.

De petits groupes de tradition Sylvicole s'y arrêtaient régulièrement pour des haltes de quelques jours ou des séjours plus longs durant lesquels ils exploitaient les ressources locales. Cet endroit constituait l'un des points de repère de leur vaste territoire. Outre des vases, des pipes et une perle de céramique, de nombreux outils d'os et de pierre, des pipes de pierre, des perles de coquillage, des déchets culinaires constitués d'os et de restes de plantes marquent leur passage. Des vestiges d'habitations et des sépultures rappellent aussi leur façon de vivre et d'accompagner les leurs dans le royaume des morts, au pays du soleil couchant.

Après l'an 1000 de notre ère, ces populations sylvicoles pratiquaient l'agriculture; elles vivaient dans des villages composés de plusieurs maisons-longues, grandes habitations voûtées faites de perches reliées entre elles et couvertes d'écorce, qui abritaient plusieurs familles. Ceci ne les empêchait pas cependant d'établir des campements temporaires lorsque leurs activités d'exploitation l'exigeaient. La pointe de Québec se prêtait peu à la culture du sol ou à la création de ces villages à cause de son exiguïté et des crues printanières et automnales. Les grains de maïs trouvés viennent donc d'un autre lieu et les traces de piquets relevées se rattachent à de petites habitations légères et non à ces maisons-longues, plus grandes et de forme plus complexe.

Est-ce en réponse à quelque nécessité du moment, comme celle d'inhumer plusieurs compagnons décédés durant l'hiver ? Les deux sépultures dégagées à la place Royale, datées entre 1000 et 1300, comprennent plusieurs individus et peu d'offrandes. La première fosse regroupait quatre enfants, âgés de 0 à 6 ans, et la deuxième, six individus : deux femmes, deux hommes, un jeune enfant et un bébé. Les offrandes funéraires se résumaient, semble-t-il, à quelques colliers de perles de coquillage.

Après 1200, la pointe de Québec, sans être abandonnée, ne devait être fréquentée qu'occasionnellement. À cette époque, elle se situe probablement en marge d'établissements plus importants, tels Stadaconé et Sitadin, que Jacques Cartier décrira dans ses récits de voyage.

Des étrangers sont venus...

La seconde Habitation de Champlain dont les vestiges se trouvent sous l'église Notre-Dame-des-Victoires Lorsque Champlain vient au pays, les habitants de ces villages mentionnés par son prédécesseur ont mystérieusement disparu de la vallée du Saint-Laurent. Il note la présence de Montagnais près de la pointe de Québec. Les premiers contacts entre Européens et Amérindiens à Québec, la construction de l'Habitation par Champlain, dès son arrivée en 1608, ainsi que la vie de ses occupants peuvent être évoqués à travers quelques objets (voir l'exposition virtuelle du Musée canadien des civilisations intitulée Vivre au Canada à l'époque de Champlain).

Les vestiges architecturaux de la seconde Habitation érigée en 1624, bien que réenfouis, étaient quant à eux bien tangibles. Le dallage de la place Royale souligne d'ailleurs leur présence par l'utilisation de pierres contrastées, observables à l'avant et à l'arrière de l'église Notre-Dame-des-Victoires, du côté de la rue Notre-Dame. L'emplacement du fossé de défense qui entourait l'Habitation, le remplissage qui a servi à le combler vers 1640 afin de constituer la place et plusieurs aménagements successifs de celle-ci, tels qu'un pavé de grès et la base d'une fontaine, ont aussi été dégagés.

Cette place sert bientôt de marché et le quartier se trouve à la fois au centre du commerce local et au coeur de l'activité économique du pays. Le fleuve étant difficilement navigable vers Trois-Rivières et Montréal, toutes les marchandises qui entrent ou sortent de la Nouvelle-France passent par les quais et les entrepôts de Québec.

...Bâtir maisons

La construction de résidences, qui abritent fréquemment un commerce ou une boutique d'artisan, commence aussi vers 1640. Après l'incendie de 1682, ces premières maisons, la plupart plutôt modestes, se verront remplacées par des habitations de pierre plus imposantes. Plusieurs comportent des caves voûtées, ventilées par des soupiraux, qui remplissent diverses fonctions, entre autres celles d'entrepôts et de celliers. Une partie de l'espace est souvent utilisée comme cuisine; la cave peut alors comprendre un puits, un âtre, un four à pain, une laiterie. Il arrive aussi qu'on y trouve des latrines, mais celles-ci sont habituellement situées juste derrière la maison ou dans la cour attenante. Les murs de support de l'édifice divisent la cave et isolent les activités. On y accède de l'intérieur par un escalier et souvent une entrée autonome permet d'y pénétrer de l'extérieur.

Pour se faire une idée de cette architecture, le promeneur peut contempler les façades des maisons restaurées de Place-Royale, le jardin des vestiges du parc La Cetière, situé au coin de la rue Notre-Dame et de la côte de la Montagne, et quelques voûtes ouvertes au public dont celles des maisons Pagé-Quercy et Estèbe, intégrées au Musée de la civilisation.

Pot à cuire tripode en terre cuite commune, maison Hazeur, 18e siècle.Les centres d'interprétation de la maison Chevalier, le poste d'accueil de la place de Paris et bientôt le nouveau Centre d'interprétation de Place-Royale racontent l'histoire des lieux et présentent la vie de ses occupants en faisant appel aux objets  contenants et vaisselle de verre ou de céramique, outils, pièces de quincaillerie, jouets, etc.  et aux déchets alimentaires, ossements et restes de plantes, recueillis par les archéologues.

Bassin à barbe en faïence française, maison Estèbe, 1755-1810. Par contraste avec cette patiente tentative de reconstitution du cadre de vie d'autrefois, le quartier Petit Champlain témoigne avec éloquence de l'évolution de cette architecture jusqu'au 20e siècle. Il rappelle aussi la continuité des activités qui l'animent depuis sa fondation. Alors que la place Royale et la rue Saint-Pierre attiraient plutôt de riches marchands, des officiers et des professionnels, le quartier Petit Champlain logeait des travailleurs maritimes, des commerçants et des artisans. Parmi ces derniers, mentionnons le taillandier Pierre Normand Labrière qui fait construire, en 1673, une maison de pierre et de bois; sa cave lui servira d'atelier. Il sera suivi, deux ans plus tard, de l'armurier Jean Soulard, puis de l'orfèvre Joseph Pagé dit Quercy, ces deux derniers résidant sur le site de la maison Chevalier.

Un lieu à défendre

On a toujours reconnu le caractère défensif de Québec; une plate-forme à canons protégeait déjà la première Habitation de Champlain. La batterie Royale, aujourd'hui reconstruite, a été conçue par l'architecte Claude Baillif et l'ingénieur Franquelin en 1691, à la suite de l'attaque de Phips (voir le sauvetage archéologique du Elizabeth and Mary). Entre 1707 et 1709, la batterie Dauphine, dans le quadrilatère Saint-Pierre  Dalhousie  côte de la Montagne  Saint-Antoine, vient compléter le front de défense. Ce site a d'ailleurs accueilli, dans les années 90, le chantier de fouilles des étudiants de l'Université Laval.

Marcher sur les eaux

À l'origine, le fleuve se rendait au pied de la batterie Royale et jusqu'aux maisons avoisinantes. La rue Dalhousie, le boulevard Champlain et même la portion de la rue Saint-Pierre au nord de la côte de la Montagne sont en grande partie construits sur des remblais constitués de déchets divers. Dès la fin du 17e siècle, les autorités coloniales obligent, en effet, les propriétaires riverains à combler les battures qui leur appartiennent, afin de constituer de nouveaux espaces à bâtir. Ils y aménagent souvent des quais pour leur propre usage.

On peut voir le quai de la maison Estèbe dans le hall d'entrée du Musée de la civilisation. Cette maison, aussi intégrée au Musée, s'élève sur un terrain qui n'existait auparavant que quelques heures par jour, à marée basse. Les archéologues ont d'ailleurs trouvé huit embarcations qui avaient été abandonnées sur la grève, dont une a été restaurée. Cette barque à voile, qui servait aux déplacements des voyageurs et au déchargement des marchandises transportées à bord des grands voiliers, fait partie de l'exposition permanente. Le passage voûté de la maison Estèbe, donnant maintenant accès à la cour intérieure, permettait de prendre livraison des marchandises sur les quais, de les décharger dans les voûtes ou de les acheminer jusqu'à la rue Saint-Pierre.

Après la Conquête, les marchands anglais continuent de remblayer. Ils érigent, à leurs frais, des quais qui avancent davantage dans le fleuve pour faciliter l'accostage de navires de fort tonnage. Ces quais sont faits de poutres de bois équarries ainsi que de remblais de terre et de grosses pierres. Ils permettent l'établissement d'entrepôts, de hangars et de bâtiments divers requis pour les activités de commerce et de transport qui s'y déroulent...

Le marché Finlay

C'est ainsi qu'au début du 19e siècle, une partie du marché de la place Royale se transporte à l'actuelle place de Paris, sur des quais construits à compter de 1785. Plusieurs halles successives abriteront les activités du marché Finlay. Les fouilles ont permis d'étudier les aménagements portuaires et les vestiges de la grande halle de 1851. Ce marché voisinera jusqu'en 1906 le grand marché Champlain, érigé entre 1858 et 1860, qui occupait la rive du fleuve juste en face du quartier Petit Champlain.

Le paysage urbain

La maison Estèbe.La plupart de ces vestiges archéologiques font désormais partie intégrante du paysage urbain : certains ont été soulignés dans l'aménagement des lieux; plusieurs sont consolidés, reconstitués, rénovés, restaurés. Souvent pour les remarquer, il faut avoir la disponibilité d'esprit qui permet d'observer un endroit connu avec un regard neuf.

Et qui sait, notre visiteur se prendra peut-être au jeu et poussera sa promenade jusqu'à la gare du Palais. Sur ce site, les vestiges du chantier naval du roi, l'épave d'un navire du 18e siècle, les fondations des trois halles du marché Saint-Paul et de la première gare, ont été réenfouis. À l'îlot des Palais, dans le quadrilatère formé par les rues Saint-Paul  Saint-Nicolas Saint-Vallier Vallière, il peut visiter les ruines de la brasserie de Jean Talon, du premier Palais de l'intendant, des magasins du roi, de la brasserie Boswell-Dow ainsi que des expositions archéologiques, animées par plusieurs activités éducatives.

Le passé archéologique de Québec n'est pas seulement sous nos pieds; il s'exhibe parfois à ciel ouvert... Avis aux passionnés.

Pour en savoir plus

Cérane, Fouilles archéologiques de la maison Hazeur et analyse des données préhistoriques des sites CeEt-20/ et CeEt-601, Place-Royale, Québec, rapport inédit, SODEC, Québec, 1994.

Norman Clermont, Claude Chapdelaine et Jacques Guimont, L'occupation historique et préhistorique de Place-Royale, collection Patrimoines, Dossiers no 76, Les Publications du Québec, Québec, 1992.

Lapointe, Camille, Trésors et secrets de Place-Royale : Aperçu de la collection archéologique, Les Publications du Québec, Québec, 1998.

Ministère des Affaires culturelles, Place-Royale c'est.., Les Publications du Québec, Québec, 1986.

Ministère des Affaires culturelles, Place-Royale berceau d'une ville, Les Publications du Québec, Québec, 1986.

Musée de la civilisation et autres, Un quartier sur l'eau, coédition Musée de la civilisation, ministère des Affaires culturelles et ministère des Affaires municipales, Québec, 1991.

Illustrations


1.  Vase en terre cuite, 400 ans av. J.-C. - 1000 (Sylvicole moyen). (photo de Marc-André Grenier)
2.  La seconde Habitation de Champlain dont les vestiges se trouvent sous l'église Notre-Dame-des-Victoires . (dessin de Vianney Guindon)
3.  Pot à cuire tripode en terre cuite commune, maison Hazeur, 18e siècle. (photo de Marc-André Grenier)
4.  Bassin à barbe en faïence française, maison Estèbe, 1755-1810. (photo de Marc-André Grenier)
5.  La maison Estèbe. (dessin de Robert Côté)

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