Depuis 1991, des recherches menées sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent, à environ 50 kilomètres en amont de Montréal, ont permis à l'archéologue Michel Gagné de répertorier une quinzaine de sites iroquoiens datant du 14e au 16e siècle. Un peu en retrait du fleuve, ils sont concentrés en une bande de huit kilomètres de largeur dans un environnement propice à la pratique de l'agriculture, à la pêche, à la chasse et à la cueillette de fruits sauvages et, pour cette raison, favorable à l'établissement de villages. Ce territoire présente trois particularités géographiques, soit des crêtes morainiques et des zones ensablées formées lors de la dernière glaciation, ainsi qu'une rivière dont les multiples branches inondaient encore jusqu'à tout récemment les basses terres au printemps. L'abondante littérature ethnohistorique traitant des villages iroquoiens de cette époque indique qu'ils étaient généralement habités pendant une vingtaine d'années, c'est-à-dire jusqu'à ce que les terres avoisinantes s'épuisent à force de culture. Il semble toutefois que la population de ces villages soit demeurée dans la région immédiate pendant près de trois cents ans.
En plus des fouilles, la prospection en cours depuis cinq ans a mené à la découverte de vestiges de villages ayant vraisemblablement compté une dizaine de maisons-longues pouvant loger environ 400 personnes, ainsi que de camps satellites réservés à des activités agricoles, halieutiques et cynégétiques. Le profil culturel des communautés villageoises est d'ailleurs comparable à celui d'Hochelaga (Montréal) et de Stadaconé (Québec), deux villages décrits par Jacques Cartier lors de ses voyages au Canada au 16e siècle.
![]()
![]()
![]()
Les recherches qui se poursuivent actuellement entraînent déjà une nouvelle interprétation de certaines pratiques agricoles iroquoiennes. En particulier, il semble que les crêtes morainiques de la région aient été préférées aux zones ensablées, aussi bien pour l'habitation que pour la culture, comme en témoignent les sites MacDonald et Droulers. Ce choix présentait plusieurs avantages : un sol bien drainé pour les habitations; un lieu surélevé et donc stratégiquement intéressant pour guetter les mouvements de populations voisines et pour épier la faune; un terreau plus fertile pour la culture du maïs, du haricot, de la courge et du tournesol. Le principal inconvénient toutefois, consistait dans l'obligation d'enlever des milliers de blocs de pierres pour dégager la terre cultivable. Les amoncellements circulaires et ovales qui surgissent ici et là dans les boisés seraient des témoins éloquents de cette pratique. Mais ce qui était un désavantage pour les agriculteurs d'autrefois constitue toutefois un précieux avantage pour les archéologues puisque la faible acidité de ces sols morainiques s'est révélée très favorable à la conservation des matières organiques, en particulier les outils façonnés en os et les restes végétaux carbonisés : maïs, noyaux d'arbres et d'arbustes fruitiers, graines de tabac, etc.
Grâce aux datations au carbone 14, il a été établi que le site MacDonald, occupé au cours du 14e siècle, était le plus vieux village iroquoien du Québec, tandis que le site Droulers serait contemporain de l'arrivée des Européens bien qu'on n'y ait relevé aucun objet d'échange (pierres à fusil, pipes, perles de verre, etc.). Jusqu'à présent, sur une portion des 12 500 mètres carrés du site Droulers, on a trouvé les vestiges d'une dizaine de maisons-longues mesurant environ 5 à 7 mètres de largeur sur 20 à 30 mètres de longueur. À l'été 1998, les traces d'une palissade en perches de bois ceinturant le village ont commencé à être dégagées, ce qui laisse croire que cette population iroquoienne aurait été appelée à se défendre contre des ennemis.
Le XVIe siècle sera marqué par la disparition des Iroquoiens en aval de Québec entre le passage de Jacques Cartier en 1535 et celui de Samuel de Champlain en 1608. Cette énigme intéresse bon nombre d'archéologues depuis au moins un siècle. La thèse de leur dispersion dans d'autres territoires plutôt que leur extinction rallie maintenant la majorité. Bien que les épidémies consécutives à l'arrivée des Européens puissent en être la principale cause, il est possible que des facteurs d'ordre politique et économique présents avant le début des échanges avec les Européens aient également joué un rôle déterminant. Nous savons en effet qu'un conflit entre les Iroquoiens du Saint-Laurent et ceux des Grands Lacs sévissait déjà avant la venue des Européens. Par ailleurs, la découverte de poteries iroquoiennes au coeur d'un territoire abénaquis, dans l'actuel État du Vermont, (É.-U.), permet de croire que celui-ci aurait pu être une terre d'accueil pour une population fuyant la guerre.
Si la disparition des Iroquoiens du Saint-Laurent demeure conjecturale, leur origine l'est tout autant. Par l'ethnolinguistique nous savons qu'ils parlaient une langue différente et non pas dérivée de celle d'autres groupes faisant partie de la grande famille iroquoienne, les Hurons ou les Agniers, par exemple. Certains chercheurs fixent leur arrivée dans la vallée du Saint-Laurent à environ 5000 ans d'aujourd'hui. D'autres la situent autour de l'an 1000 en basant leur argumentation sur des changements marqués qui révèlent une rupture dans la continuité culturelle prônée par les premiers.
![]()
Extrait paru dans le numéro de septembre 1999 de la revue Archéologia
(Auteurs : Pierre Desrosiers et Michel Plourde)Pour en savoir plus
Municipalité régionale de comté du Haut-Saint-LaurentIllustrations
C. P. 1600, 23, rue King
Huntingdon (Québec) J0S 1H0
Téléphone : 450 264-5411
Télécopieur : 450 264-6885
1. Vue aérienne de la région de Saint-Anicet (photo: Pierre Lahoud)
2. Vue aérienne du site Droulers et des reconstitutions de maisons-longues (photo: Pierre Lahoud)
3. Outillage en os pour la pêche (photo: Pierre Fauleux)
4. Maïs et graines de haricots cultivés dans la région (photo: Pierre Fauleux)
5. Pipe et tabac (photo: Pierre Fauleux)
6. Carte des sites de la région